Pssst...N'hĂ©sitez pas Ă me partager vos recommandations culturelles sur le sujet, pour venir nourrir mes obsessions ! Merci âșïž
Portrait de Camille Roulin, Musée Van Gogh, Amsterdam
Depuis le 8e Ă©tage de notre appartement Ă Oslo, jâavais vue sur un jardin dâenfants. CâĂ©tait le matin, il faisait beau, lâair Ă©tait doux. Les enfants jouaient, piaillaient, couraient, libres et pleins de couleurs.
Jâai pensĂ© à ça dâabord. Au contraste avec les passants de la rue, habillĂ©s en gris, bleu marine, noir ou blanc, qui avaient certainement Ă©tĂ© des enfants enfilant un collant rose avec une jupe verte, un pantalon rouge avec un maillot du PSG ou un sweat Ă sequins rĂ©versibles avec un jean trouĂ©.
Un Ă©ducateur est sorti avec une guitare sĂšche. La promesse dâune ronde ou de la musique les a tous rassemblĂ©s. Dans un coin de la cour, un petit garçon pleurait toutes les larmes de son corps. Lâhomme aux longs cheveux noirs a pris le temps dâaller le chercher, de le consoler, de le confier Ă une autre Ă©ducatrice Ă lâintĂ©rieur. Les enfants attendaient. Ils dĂ©ambulaient dans la petite cour, riaient, partaient, revenaient. CâĂ©tait leur façon dâattendre. Ni sage, ni impatiente. Vivante. EspĂ©rante. Confiante dans la promesse de la ronde et de la musique Ă venir. Lâadulte est revenu, a accordĂ© sa guitare et comme dans toutes les cours dâĂ©cole maternelle du monde, ils se sont pris par la main et se sont mis Ă danser joyeusement.
Dâabord parce quâelle est trĂšs inĂ©galement partagĂ©e selon lâendroit oĂč lâon naĂźt.
A quoi peuvent jouer les enfants de Gaza qui ne sont pas encore morts, au milieu des décombres?
Et les fillettes de TĂ©hĂ©ran ou de Kaboul, ont-elles seulement le droit Ă une cour dâĂ©cole?
La liste serait infinie, des rues de Kiev Ă celles de Kinshasa, des bĂ©bĂ©s enfermĂ©s dans les centres de rĂ©tention aux Etats-Unis ou en France aux adolescents apeurĂ©s sur un canot pneumatique trop chargĂ© traversant la MĂ©diterranĂ©eâŠJamais je nâaurais assez de place pour dresser la liste exhaustive des attaques que notre monde fait Ă lâinsouciance des enfants.
Et mĂȘme quand on la croit choyĂ©e, protĂ©gĂ©e des affres de la guerre ou de lâexil, elle est souvent dĂ©truite par les violences intrafamiliales, physiques ou psychologiques. Lâenfance abusĂ©e est bien plus la norme quâon ne le croit.
Et encore au-delà , qui ne souffre pas de son enfance? Ce temps de construction est celui de toutes les vulnérabilités.
Face aux violences de lâadulte bien sĂ»r, du monde Ă©galement mais aussi face Ă la duretĂ© des autres enfants, de leurs regards, de leurs mots, leurs exclusions, leurs prĂ©jugĂ©s, leur indiffĂ©renceâŠ
Est-ce Ă dire que lâenfance est toujours traumatisante? Non bien sĂ»r.
Pourquoi? Parce que la clĂ© du traumatisme rĂ©side dans la rencontre entre un Ă©vĂ©nement brutal ou une sĂ©rie dâĂ©vĂ©nements et lâimpossibilitĂ© pour la personne qui en est victime dây faire face, de sâadapter. Pas parce quâelle serait nulle ou sans rĂ©silience (ah le marronnier de la rĂ©silienceâŠ) mais parce que cela dĂ©passe ses capacitĂ©s Ă lâinstant T, quâelle nâa pas autour dâelle les ressources nĂ©cessaires pour assurer sa sĂ©curitĂ© psychique et Ă©motionnelle. Câest ce dĂ©passement de nos capacitĂ©s qui crĂ©e un effet profond dans la psychĂ©, en crĂ©ant une zone durable dâinsĂ©curitĂ©.
On comprend alors que ce qui est traumatisant pour un enfant ne le sera pas forcément pour un autre et inversement.
Mais ce quâon sait, ce que les chiffres nous disent, câest lâimpact sur les vies dâadultes.
Un traumatisme dans lâenfance multiplie par trois le risque de trouble mental Ă dâautres Ăąges de la vie.
PrĂšs de 30% des troubles psychiatriques Ă lâĂąge adulte seraient liĂ©es Ă des traumatismes de lâenfance
PrĂšs de 50% des SDF de moins de 25 ans en France sont des jeunes issus de lâAide Sociale Ă lâEnfanceâš.
Je pourrais continuer dâaccumuler les chiffres. Le problĂšme est quâils ne parlent quâaux convaincus.
Jâai Ă©crit il y a six ans un discours sur la protection de lâenfance face Ă toutes les formes de violences pour une femme que jâaime Ă©normĂ©ment. Elle avait fait de ce problĂšme son cheval de bataille. CâĂ©tait la campagne des EuropĂ©ennes et les partis pour lesquels je militais trouvaient que ce nâĂ©tait pas assez « vendeur » politiquement pour cette Ă©lection.
CâĂ©tait avant la Civiise et la Ciase, avant « Ou peut-ĂȘtre une nuit », avant la publication du Consentement ou de la Familia Grande, avant BĂ©tharram et le #metoo de lâĂ©cole, dont je savais alors quâil allait sortir, tĂŽt ou tard, tant lâinstitution scolaire produit de maltraitances systĂ©miques. Le rapport parlementaire sorti cette semaine le rappelle avec force et il faut saluer le courage et la tĂ©nacitĂ© de Paul Vannier et Violette Spillebout sur ce sujet, face Ă une administration centrale condescendante et drapĂ©e dans son conservatisme.
Peut-on rĂ©parer lâenfance? Cette question a chez moi les atours dâune obsession. Je comprends seulement maintenant, avec prĂšs de 20 ans de recul, que câest la raison profonde qui mâa conduite Ă lâenseignement.
Je voulais, le temps dâune heure ou dâune annĂ©e, dâoffrir Ă des adolescent·es un espace dâĂ©coute et de comprĂ©hension du monde qui les aideraient Ă solidifier leur diamant intĂ©rieur tout en trouvant leur place dans le groupe.
Câest tout un art de conjuguer lâindividuel et le collectif au sein dâune classe. Dâapprendre Ă chacun et chacun Ă voir, reconnaĂźtre et faire briller ses singularitĂ©s en donnant aux autres la force de faire briller les leurs.
Jâai bien conscience que cela va Ă lâencontre du systĂšme de tri scolaire et social quâest lâEcole aujourdâhui. Elle nâest pourtant pas que cela. Elle est un espace de vie et de rĂ©paration potentielle, Ă condition quâon veuille bien lui en donner les moyens.
Je pense encore souvent Ă cette Ă©lĂšve croisĂ©e ma premiĂšre annĂ©e dâenseignante. Un jour quâelle mettait un temps fou Ă ranger ses affaires, alors que tout le monde avait dĂ©jĂ quittĂ© la salle, jâai saisi la perche que son corps me tendait.
âTout va bien?â
Mes souvenirs sont flous. Elle a « vomi » son histoire de violences sexuelles intrafamiliales de façon assez elliptique. Jâavais 24 ans, aucune formation sur le sujet. Mes annĂ©es de droit administratif mâont permis de reprendre le dessus. Je lui ai expliquĂ© ne pas pouvoir garder le secret quâelle me demandait de tenir. Il sâagissait de faits pĂ©naux, il Ă©tait de ma responsabilitĂ© dâadulte de prĂ©venir les personnes compĂ©tentes. Une fois le relais passĂ© Ă la CPE et Ă lâinfirmiĂšre scolaire, jâai refermĂ© ce dossier sans rĂ©el suivi. Il faut croire quâil mâa bouleversĂ©e plus que je ne voulais bien lâadmettre pour en parler encore vingt ans aprĂšs.
Quâest-ce qui a conduit cette Ă©lĂšve Ă me parler? Et cette autre jeune femme, venue me confier ses troubles du comportement alimentaire? Ou ce garçon qui faisait tout le temps le clown pensant pouvoir cacher son mal-ĂȘtre?
Jâai Ă©coutĂ© mi-avril lâĂ©mission de Louise Tourret consacrĂ©e aux violences en milieu Ă©ducatif. Heureusement que je conduisais, car concentrĂ©e sur la route, je ne pouvais pas me laisser dĂ©border par le flot de colĂšre nĂ© des tĂ©moignages et des interventions des trois femmes en plateau.
Je pensais Ă tout cela en conduisant. Les voix mĂȘlĂ©es de ces trois femmes me ramenaient Ă cette Ă©vidence simple et douloureuse: quand il sâagit de rĂ©parer lâenfance, il est encore et toujours question de fĂ©minisme, de lutte contre le patriarcat et des systĂšmes de domination qui encouragent la prĂ©dation dâhommes sur les plus vulnĂ©rables, femmes et enfants en premier.
On ne peut pas rĂ©parer lâenfance.
MaltraitĂ©e, brisĂ©e, entachĂ©e de dĂ©samour ou de nĂ©gligences, elle laisse forcĂ©ment des traces chez les adultes. Des traces quâil ne sâagit pas dâeffacer mais de reconnaĂźtre et dâaccueillir, dont il est possible de prendre soin pour quâelles cicatrisent et deviennent le terreau dâun autre rapport au monde, plus doux, plus aimant, plus coopĂ©ratif.
On peut par contre massivement protĂ©ger lâenfance. Je ne comprends toujours pas comment ce sujet, si fondamental, nâest pas lâobjet dâun accord de gouvernement transpartisan. Il me semble que dans une AssemblĂ©e fragmentĂ©e, sâil y a bien un enjeu qui pourrait transcender les clivages, câest celui-ci. Mais les politiques prĂ©fĂšrent cultiver la dissonance cognitive, parlant Ă tout va de la santĂ© mentale des jeunes tout en coupant dans les budgets dĂ©diĂ©s Ă la protection de lâenfance (dont les dĂ©partements ont principalement la charge) et en dĂ©tricotant lâordonnance de 1945 Ă coups dâeffets dâannonce qui nâauront pas de suite.
ProtĂ©ger lâenfance, câest le premier pilier dâune politique de lâAmour. Et ça commence par investir dans des politiques publiques ambitieuses pour soutenir une autre parentalitĂ©, conçue comme un systĂšme de soin, de soutien et de support aux parents, avec des congĂ©s plus longs, mieux rĂ©munĂ©rĂ©s, des espaces et des temps pour que dâautres adultes prennent le relais, des moyens consĂ©quents pour les PMI, des espaces publics accueillant pour les familles (plutĂŽt que ces « No kids » qui pullulentâŠ)
ProtĂ©ger lâenfance passe ensuite par Ă©duquer sans violences, soigner sans exclure et nourrir chez tous les enfants une capacitĂ© Ă rĂȘver un monde ouvert, un monde Ă lâĂ©coute du Vivant, un monde de paix dans lequel chacun·e trouverait sa place. Cela passe par une Ecole profondĂ©ment transformĂ©e, des adultes formĂ©s et payĂ©s correctement partout, de la crĂšche Ă lâUniversitĂ© en passant par les clubs sportifs, les Conservatoires, les IME, les MJC, la PJJâŠ
Câest un enjeu dĂ©mocratique et politique majeur: mettre fin au cycle sĂ©culaire des violences dans nos sociĂ©tĂ©s.
Quelquâun mâa dit ce matin: « Moi câest ça mon job: crĂ©er le cadre pour quâil y ait plus de gentils dans le monde ».
Jâai pensĂ© que câĂ©tait ça rĂ©parer lâenfance. Entendre des adultes, un homme ici de surcroĂźt, croire Ă nouveau dans la valeur et la vertu de la gentillesse.
Et vous, comment avez-vous réparé votre enfance?
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