Pssst...N'hĂ©sitez pas Ă me partager vos recommandations culturelles sur le sujet, pour venir nourrir mes obsessions ! Merci âșïž
Gramophone, Rudolf Dischinger, Exposition Nouvelle objectivité, Beaubourg, mai 2022
Longtemps jâai dĂ©testĂ© le silence.
Bien sĂ»r, il y a lĂ -dedans la question dâĂȘtre validĂ©e par le groupe, le fait de vouloir occuper lâespace, de ne pas savoir faire de place au vide. La parole donne toujours un sentiment de maĂźtrise.
Jâai fait le clown, la grande gueule, aux anniversaires oĂč personne ne se connaissait, dans mes classes toutes neuves de dĂ©but dâannĂ©e, dans les organisations dans lesquelles jâai travaillĂ© et militĂ©. Je mâen suis longtemps voulue.
RĂ©cemment, jâai compris que depuis le dĂ©but, depuis lâenfance, il se jouait autre chose dans ma volontĂ© de briser le silence. Celui de crĂ©er lâespace pour dire la peur. La honte. La vulnĂ©rabilitĂ©. Le secret.
Une phrase prononcĂ©e par lâhĂ©roĂŻne de la mini-sĂ©rie Querer lors du procĂšs intentĂ© Ă son ex-mari pour violences conjugales mâa mise sur la piste. A lâavocat de la dĂ©fense qui lui reproche de ne pas avoir alertĂ©, parlĂ© pendant prĂšs de trente ans, elle rĂ©pond, cinglante: « La peur est silencieuse ». Et lui de rĂ©torquer: « Lâamour aussi ».
En deux lignes de dialogue, la rĂ©alisatrice et scĂ©nariste Alauda Ruiz de Azua dit tout des logiques de domination Ă lâoeuvre dans le patriarcat.
Jâai dĂ©jĂ consacrĂ© un numĂ©ro de SĂ©rendipitĂ© Ă la question de savoir qui avait le droit de parler. Et de quoi. Ma rĂ©flexion sâest approfondie et Ă©largie depuis. Une collĂšgue mâa dit cette semaine: Câest Ă celui ou celle qui a le plus de ressources dans un systĂšme de crĂ©er lâespace et les occasions pour les autres de parler. Câest en cela principalement que tient la posture dâalliĂ©.
Il y a dans toutes les organisations humaines des Ă©lĂ©phants dans la piĂšce. De la poussiĂšre sous le tapis. Une façon de tenter dâenterrer le conflit qui ne fait que grossir le problĂšme, a minima pour les personnes qui souffrent de la situation mais plus largement pour toutes celles qui y prennent part, notamment les tĂ©moins privilĂ©giĂ©s mais passifs de dynamiques sur lesquels iels nâarrivent pas Ă mettre de mots.
Pendant longtemps, face Ă cela, jâai pensĂ© que jâĂ©tais folle. Sans mots, on finit par croire quâon voit des problĂšmes qui nâexistent pas. En famille. Au boulot. Dans les collectifs dans lesquels jâagissais.
Jâai compris depuis (et seulement trĂšs rĂ©cemmentâŠ) que tout le monde voyait, sentait ou a minima devinait lâĂ©lĂ©phant. Mais la majoritĂ© des gens pensent que câest comme ça, quâil est prĂ©fĂ©rable de ne rien dire, que ce nâest pas nos oignons. Ou nâont pas les mots pour penser ce quâiels vivent. Et dire ce quâiels pensent. Il y a lĂ des dynamiques de genre bien sĂ»r - combien de fois avez-vous entendu un homme expliquer quâil avait pas les mots pour parler de son ressenti? - mais Ă©galement des dynamiques dâĂąge, de groupe et de classe sociale, de races, de vulnĂ©rabilitĂ©s physiques ou psychiques⊠Pourtant au-delĂ de ça, je crois que nous sommes nombreuxses Ă avoir Ă©tĂ© Ă©duquĂ© au silence, Ă vivre avec lâidĂ©e quâil nous protĂšge alors quâil nous enferme.
Câest lâintuition de ces dynamiques et de leurs effets sur les groupes sociaux qui a forgĂ© mon ethos dâhistorienne. Jâai fait lâhistoire de la rĂ©conciliation franco-allemande, des survivant·es de la Shoah et des politiques mĂ©morielles autour de cette question de la rĂ©paration, de la façon dont on peut retisser le fil de sa vie, le lien de confiance avec un Etat, une sociĂ©tĂ©, ses voisins aprĂšs une rupture aussi traumatique que celle de la guerre ou du gĂ©nocide.
Je voulais comprendre le silence des mort·es, comprendre si et comment dâautres avant moi avaient vu lâĂ©lĂ©phant dans la piĂšce, comment iels avaient fait pour vivre avec ou pour faire Ă©clater une forme de vĂ©ritĂ© plurielle. Jâai surtout appris que le plus souvent, iels avaient Ă©chouĂ© de leur vivant Ă alerter, convaincre, agir pour transformer le silence en action. Mais leur parole avait laissĂ© une trace dans le prĂ©sent: courriers, articles, tribunes, livre, objet, photo, oeuvresâŠ
Jây ai approfondi ma conviction que câest grĂące Ă celles et ceux qui font parler le silence que le monde avance.
Tout·e Ă©tudiant·e en histoire est confrontĂ© Ă cette question fondamentale: comment faire lâHistoire de celles et ceux qui nâont pas laissĂ© de traces? Parce quâiels nâavaient pas accĂšs Ă lâĂ©criture, au pouvoir, aux circuits dâĂ©ditionâŠ.
Ou plutĂŽt que considĂšre-t-on comme traces lĂ©gitimes? Jâai Ă©coutĂ© la semaine derniĂšre les cinq Ă©pisodes de la grande traversĂ©e consacrĂ©e Ă Franklin Delano Roosevelt. Au-delĂ de la petite claque politique sur le recul idĂ©ologique que nous vivons, les choix de rĂ©alisation donnaient Ă entendre deux types dâarchives au mĂȘme niveau: des extraits du journal de Henry Morgenthau, grand ami du prĂ©sident et secrĂ©taire dâEtat au TrĂ©sor durant ses quatre mandats et des lettres de citoyens amĂ©ricains reçues en masse par Roosevelt aprĂšs chacune de ses causeries au coin du feu diffusĂ©es Ă la radio. Il y a dans cette correspondance tellement dâhumanitĂ©, de confiance, de respect quâen comparaison, le niveau de dĂ©fiance face aux Ă©lites politiques actuelles saute clairement aux yeux.
Roosevelt nâĂ©tait pas parfait. Il avait eu lâintutition de crĂ©er cet espace pour faire parler le silence des plus prĂ©caires, des plus vulnĂ©rables au coeur de la pire crise Ă©conomique que les Etats-Unis nâaient jamais connu. Sa propre situation de handicap, incapable de marcher aprĂšs avoir contractĂ© la polio Ă la trentaine, a certainement jouĂ© un rĂŽle.
Mais pour des centaines de boĂźtes dâarchives prĂ©sidentielles remplies de courriers, combien de vies silenciĂ©es par lâabsence dâarchives « officielles »?
Une scĂšne au dĂ©but du film Le dĂ©clin de lâempire amĂ©ricain mâavait profondĂ©ment marquĂ©e Ă 20 ans. On y voit un TD dâhistoire dans une fac canadienne. Le professeur explique aux Ă©lĂšves que lâHistoire est toujours Ă©crite par les vainqueurs. Aujourdâhui on dirait les dominants.
Câest peut-ĂȘtre une banalitĂ© pour vous. Pour moi, Ă peine entrĂ©e dans lâĂąge adulte, câĂ©tait une rĂ©vĂ©lation.
Qui a encore tous les atours dâune rĂ©volution, quand on voit combien lâhistoire des femmes, de lâintime, des corps, des populations des quartiers populaires, des personnes queers est attaquĂ©e, mĂ©prisĂ©e au mieux, contestĂ©e au pire, au motif quâelle saperait les fondements du rĂ©cit rĂ©publicain universaliste.
Mais lâuniversalisme, câest la capacitĂ© Ă faire se rejoindre des « je » et un « nous » dans un corps politique et social qui donne Ă tous les individus la capacitĂ© et la possibilitĂ© dâĂ©clairer les silences de mots.
Pour dĂ©cider ensemble comment nous souhaitons rĂ©partir et rĂ©guler lâaccĂšs aux ressources symboliques et rĂ©elles, fondement de tous les pouvoirs. Jamais la RĂ©publique comme concept politique nâa demandĂ© aux individus de se dissoudre en elle.
Au contraire, câest un principe politique dans lequel lâabsence de pouvoir hĂ©rĂ©ditaire crĂ©e un vide politique qui nĂ©cessite dâĂȘtre comblĂ© par la parole, par la conversation de toutes et tous autour de la chose publique, autrement dit de lâintĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral.
LâHistoire ne donne aucune recette, aucun mode dâemploi. Mais dans sa mĂ©thode, dans le travail mĂ©ticuleux dâenquĂȘte quâelle suppose, dans son Ă©thique aussi, elle est un excellent outil pour construire un regard empathique et systĂ©mique sur le monde.
Faire de lâHistoire, câest chercher Ă faire parler le silence en se mettant dans les chaussures de femmes et dâhommes qui ont fait ce quâils ont pu avec ce quâiels Ă©taient, ce quâiels savaient.
LâHistoire comme science et comme narration aide Ă faire Ă©cho au silence, Ă le faire rĂ©sonner diffĂ©remment selon les Ă©poques depuis lesquelles on lâĂ©coute.
Et toutes les personnes se lamentant aujourdâhui, sur les plateaux ou dans les dĂźners en ville de ne plus rien pouvoir dire ne voient pas quâils sont les premiers bĂ©nĂ©ficiaires du silence: les agresseurs, les Ă©cocidaires, les corrompus, les assassins, les lĂąches espĂšrent que le bruit tonitruant de leurs voix construira une narration Ă leur avantage.
Mais lâHistoire mâa enseignĂ© quâiels finissent toujours par perdre.
Parce quâil est des gens, comme Isaac Schneersohn hier ou Claire Nouvian aujourdâhui, qui envers et contre tout, continueront, Ă leur place, avec les ressources dont ils disposent, Ă faire parler les silences.
Comme les bĂątisseurs de cathĂ©drale en leur temps, iels font leur part. A mon Ă©chelle, aprĂšs des annĂ©es Ă chercher comment avoir le plus dâimpact, je fais la mienne, ici et ailleurs.
JâespĂšre que vous aussi, vous trouvez comment faire parler les silences qui vous pĂšsent.
...